Recommandé par l’OMS et l’UNICEF pendant les six premiers mois de la vie, l’allaitement maternel exclusif reste difficile à appliquer à la lettre en République démocratique du Congo. Dans de nombreuses familles, les habitudes transmises par les générations précédentes, la place accordée à l’eau ou encore la pression du quotidien poussent certaines mères à introduire précocement d’autres aliments. Entre savoir médical, traditions et expérience des femmes, la bataille autour du contenu de l’assiette du nourrisson est loin d’être terminée.
Dans une maison de Kinshasa, Lubumbashi, Kolwezi ou dans l’une des nombreuses villes et campagnes de la RDC, la scène peut sembler banale : une jeune mère allaite son bébé, tandis qu’une grand-mère lui conseille déjà de lui donner un peu d’eau.
« Un bébé ne peut pas rester uniquement avec le lait », entend-on parfois dans les familles.
Cette conviction, profondément ancrée dans certaines habitudes, se heurte pourtant directement aux recommandations internationales de santé. L’Organisation mondiale de la Santé recommande que les nourrissons soient exclusivement allaités pendant les six premiers mois, sans eau ni autres aliments ou boissons, sauf indication médicale. À partir de six mois, des aliments complémentaires doivent progressivement être introduits, tout en poursuivant l’allaitement.
En RDC, le décalage entre cette recommandation et les pratiques quotidiennes demeure important.
Six mois sans eau : une recommandation qui bouscule les habitudes
Pour l’OMS, le lait maternel fournit au nourrisson l’eau et les nutriments dont il a besoin pendant ses six premiers mois. Même lorsqu’il fait chaud, l’eau supplémentaire n’est normalement pas nécessaire pour un bébé allaité exclusivement, selon les recommandations de l’organisation.
Mais dans certaines familles congolaises, cette idée reste difficile à accepter.
La génération des grands-parents occupe notamment une place importante dans la transmission des pratiques liées à l’alimentation du nourrisson. Donner quelques cuillerées d’eau à un bébé est parfois considéré comme naturel, voire indispensable.
« Pour nos mères, un bébé a forcément besoin d’eau »
Nathalie, mère :
« Ma mère me disait toujours qu’un bébé ne peut pas rester uniquement avec le lait. Pour elle, surtout lorsqu’il fait chaud, il faut lui donner un peu d’eau. Aujourd’hui, les médecins disent autre chose et cela crée parfois des discussions dans la famille. »
Cette perception n’est pas anodine. En 2018, selon les données citées par l’UNICEF et le ministère congolais de la Santé, 54 % des nourrissons de moins de six mois étaient exclusivement allaités en RDC. L’UNICEF relevait également que 20 % des nouveau-nés recevaient déjà autre chose que le lait maternel, principalement de l’eau, au cours de leur premier mois. Entre quatre et cinq mois, cette proportion atteignait 70 %.
L’eau constitue ainsi l’un des principaux obstacles identifiés par les autorités sanitaires à l’allaitement maternel exclusif en RDC.
Quand le quotidien de la mère entre en collision avec la recommandation
À côté des croyances familiales, il existe une autre réalité, plus personnelle : celle de la mère qui doit vivre quotidiennement avec les exigences de l’allaitement.
L’OMS recommande l’allaitement à la demande, aussi souvent que l’enfant le réclame, de jour comme de nuit.
Pour certaines femmes, cette fréquence devient particulièrement éprouvante lorsque le bébé grandit.
Rebecca, mère :
« Au début, cela allait relativement bien. Mais vers trois ou quatre mois, j’avais l’impression que mon enfant voulait être au sein presque toute la journée. La nuit aussi, il réclamait souvent. J’étais fatiguée et j’ai commencé à réfléchir à lui donner autre chose. »
Cette fatigue peut conduire certaines mères à introduire plus tôt que prévu une bouillie légère ou d’autres aliments.
Mais il convient de distinguer l’expérience subjective de la mère d’une conclusion médicale : le fait qu’un bébé réclame fréquemment le sein ne signifie pas automatiquement que le lait maternel ne suffit plus. L’OMS recommande justement l’allaitement à la demande et indique que, si une mère pense que son enfant ne reçoit pas suffisamment de lait, elle peut augmenter la fréquence des tétées et demander l’aide d’un professionnel de santé pour vérifier notamment la prise du sein et la croissance de l’enfant.
La bouillie, entre tradition et alimentation complémentaire
La bouillie occupe une place importante dans l’alimentation de nombreux enfants en Afrique centrale. Mais le moment de son introduction constitue précisément l’un des points de tension.
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Selon les recommandations de l’OMS, l’alimentation complémentaire commence autour de six mois, lorsque les besoins énergétiques et nutritionnels de l’enfant dépassent progressivement ce que le lait maternel peut fournir seul. L’introduction doit alors être progressive, avec des aliments sûrs et suffisamment nutritifs, tandis que l’allaitement se poursuit.
Certaines femmes qui ont pratiqué l’allaitement exclusif racontent toutefois avoir rencontré des difficultés au moment de cette transition.
Patience, mère :
« J’ai respecté les six mois parce que je voulais suivre les conseils des médecins. Mais lorsque j’ai commencé la bouillie, j’ai trouvé que mon enfant avait besoin d’un temps d’adaptation. Il refusait certains aliments au début. Je me suis demandé si je n’aurais pas dû commencer progressivement avant. »
Ce type de témoignage doit cependant être interprété avec prudence. Un refus initial de certains aliments ne signifie pas nécessairement qu’un enfant a pris du retard à cause de l’allaitement exclusif. L’introduction des aliments complémentaires est elle-même une phase d’apprentissage qui peut demander du temps.
L’OMS recommande d’ailleurs de commencer à six mois par de petites quantités et d’augmenter progressivement les portions à mesure que l’enfant grandit.
« Le problème n’est pas le lait, mais l’accompagnement »
Pour les professionnels de santé, le véritable défi consiste moins à opposer tradition et médecine qu’à accompagner les familles.
Dr Nathan, médecin :
« L’allaitement exclusif pendant six mois n’est pas une punition pour l’enfant. Le lait maternel apporte l’eau et les nutriments nécessaires durant cette période. Ce qui est important, c’est d’expliquer aux mères et à leur entourage pourquoi cette recommandation existe et de les accompagner lorsqu’elles rencontrent des difficultés. »
Le professionnel insiste également sur la nécessité de ne pas culpabiliser les femmes.
« Une mère qui éprouve des difficultés à allaiter ne doit pas être considérée comme une mauvaise mère. Elle a besoin d’informations, d’écoute et d’un accompagnement adapté. »
Cette approche est d’ailleurs au cœur des recommandations de l’OMS, qui préconise que les services de santé proposent un accompagnement aux mères pendant les consultations prénatales et postnatales, mais aussi lors des consultations de routine et des vaccinations.
Une bataille qui dépasse la seule question de l’alimentation
Derrière la question de l’allaitement se trouve donc un conflit beaucoup plus large : celui entre les connaissances médicales modernes, les traditions familiales et les contraintes sociales auxquelles les femmes sont confrontées.
La grand-mère s’appuie sur son expérience. La mère cherche à répondre aux besoins de son enfant tout en gérant sa propre fatigue. Le professionnel de santé s’appuie sur les recommandations scientifiques.
Trois visions qui ne sont pas toujours faciles à concilier.
Pourtant, les enjeux sanitaires sont considérables. L’OMS considère l’allaitement comme l’un des moyens les plus efficaces de protéger la santé et la survie des enfants. L’allaitement exclusif pendant six mois contribue notamment à protéger contre certaines infections, notamment gastro-intestinales.
L’UNICEF et le ministère congolais de la Santé ont d’ailleurs lancé en RDC l’initiative « Plus Fort Avec Le Lait Maternel Uniquement », destinée notamment à réduire le recours à l’eau et aux aliments complémentaires avant six mois.
Changer les pratiques sans effacer les cultures
Le défi congolais n’est donc pas simplement de répéter que « le bébé ne doit recevoir que du lait maternel pendant six mois ».
Encore faut-il que cette recommandation soit comprise, acceptée et accompagnée dans les familles.
Car dans beaucoup de communautés, l’alimentation du nouveau-né n’est pas seulement une affaire entre une mère et son enfant. Elle implique les grands-mères, les belles-mères, les conjoints, les voisins et parfois toute la communauté.
Changer les pratiques suppose donc de convaincre tout cet entourage.
Rosalie, grand-mère :
« Nous avons élevé nos enfants avec les méthodes que nous connaissions. Aujourd’hui, les médecins nous expliquent que certaines choses que nous faisions ne sont plus recommandées. Si on nous explique pourquoi, nous pouvons aussi apprendre. »
C’est peut-être là que se trouve l’une des clés du débat : ne pas présenter la tradition comme l’ennemie de la science, mais faire dialoguer les deux pour protéger au mieux l’enfant.
En RDC, l’allaitement maternel exclusif est ainsi au croisement de trois réalités : la recommandation médicale, l’expérience quotidienne des mères et le poids des habitudes culturelles.
Entre ces trois mondes, le véritable enjeu n’est pas de savoir qui doit avoir raison. Il est de permettre à chaque mère de disposer des bonnes informations, d’un soutien réel et des conditions nécessaires pour faire les meilleurs choix possibles pour son enfant.

