À Lubumbashi, le projet de reconstruction du marché Mzee Laurent-Désiré Kabila cristallise les tensions entre les autorités provinciales, qui défendent un chantier présenté comme nécessaire à la modernisation de la ville, et les vendeurs, inquiets des conséquences d’une délocalisation. Au-delà de la construction d’un marché moderne, le projet pose une question plus profonde : quelles priorités pour une ville confrontée à de nombreux déficits d’infrastructures ?
La modernisation du marché Mzee Laurent-Désiré Kabila, au cœur de Lubumbashi, est en train de devenir un sujet de débat qui dépasse largement la seule question commerciale. Derrière les plans d’un marché moderne à trois niveaux se joue une confrontation entre deux visions de la ville : celle des autorités provinciales, qui veulent transformer le visage du centre urbain, et celle des vendeurs, pour lesquels le marché représente avant tout un lieu de travail, une clientèle et parfois le seul moyen de subsistance.
Sur le papier, le projet paraît difficile à contester. Construire un marché moderne, mieux organisé, répondant aux normes de sécurité, d’hygiène et d’esthétique, peut contribuer à améliorer l’image de Lubumbashi et ses infrastructures commerciales.
Deuxième ville de la République démocratique du Congo et important centre économique du pays, Lubumbashi souffre pourtant d’un déficit d’infrastructures adaptées à son développement. La modernisation de ses espaces commerciaux pourrait donc apparaître comme une évolution logique.
Mais entre la pertinence d’un projet sur le papier et son acceptation par ceux qui doivent en supporter les conséquences, le fossé peut être considérable.
Une modernisation qui commence par une délocalisation
Le principal point de friction est connu : pour permettre la construction du futur marché, les vendeurs actuellement installés sur le site doivent être déplacés.
C’est précisément là que les inquiétudes commencent.
Pour une partie des commerçants, quitter le marché Mzee Laurent-Désiré Kabila signifie prendre le risque de perdre une clientèle construite au fil des années. La localisation du marché, au cœur de la ville, constitue en effet un avantage commercial difficilement reproductible ailleurs.
D’autres craignent davantage encore de ne pas retrouver leur place une fois le nouveau marché construit. Derrière la question de la délocalisation se pose ainsi celle de la garantie d’un retour effectif des vendeurs dans la future infrastructure.
Les autorités provinciales considèrent ces réticences comme une forme de résistance au changement. Mais pour les vendeurs, il ne s’agit pas nécessairement d’un refus de la modernisation. Leur inquiétude porte surtout sur les garanties concrètes qui doivent accompagner cette transformation.
Une modernisation réussie ne se mesure donc pas uniquement à la qualité du bâtiment livré. Elle se mesure aussi à la capacité du projet à protéger les activités économiques existantes et à associer ceux qui en seront les premiers utilisateurs.
Le spectre des « éléphants blancs »
À cette inquiétude s’ajoute une autre interrogation, plus politique et économique : que deviendra réellement le projet une fois les travaux lancés ?
Dans certains milieux, le précédent du marché central de Kinshasa, communément appelé « Zando », est régulièrement évoqué comme un avertissement. Sans préjuger de l’issue du projet de Lubumbashi, cette référence nourrit la crainte de voir apparaître une infrastructure ambitieuse dont la réalisation s’étalerait dans le temps, avec des retards ou des difficultés compromettant son fonctionnement.
La question est donc moins de savoir si Lubumbashi a besoin de marchés modernes que de déterminer si les conditions financières, techniques et administratives sont réunies pour garantir la réalisation complète et durable du projet.
Un marché moderne n’est pas seulement une structure en béton. Il suppose également une gestion efficace, des espaces correctement attribués, des services adaptés, des accès organisés, des mesures de sécurité et surtout un modèle économique capable d’assurer son fonctionnement dans la durée.
Le vrai débat : quelle priorité pour Lubumbashi ?
C’est probablement sur ce terrain que se situe la principale interrogation autour du projet.
Car si la modernisation du marché Mzee Laurent-Désiré Kabila répond à un besoin réel, certains observateurs s’interrogent sur son caractère prioritaire dans une ville confrontée à plusieurs urgences infrastructurelles.
Lubumbashi manque notamment d’espaces de stationnement suffisamment aménagés. Le projet de parking situé à l’entrée de la ville, aujourd’hui à l’abandon, illustre lui aussi les difficultés auxquelles peuvent être confrontées certaines initiatives infrastructurelles.
À cela s’ajoute le besoin de développer des marchés structurés dans les différentes communes. Une politique commerciale équilibrée pourrait consister non seulement à moderniser le principal marché du centre-ville, mais également à créer ou réhabiliter des infrastructures de proximité afin de rapprocher les lieux de commerce des quartiers et de réduire la pression exercée sur le centre.
La question n’est donc pas nécessairement : faut-il moderniser le marché Mzee ?
Elle pourrait plutôt être formulée ainsi : où ce projet se situe-t-il dans la hiérarchie des priorités de Lubumbashi ?
Le choix du centre-ville assumé par les autorités
Les autorités provinciales ont leur propre réponse à cette interrogation.
Le projet du marché Mzee Laurent-Désiré Kabila figure, selon leurs explications, dans le programme budgétaire de la province, au même titre qu’un projet similaire concernant le marché central de la commune de Kenya.
Le choix de commencer par le marché situé dans la commune de Lubumbashi serait notamment lié à la position stratégique du centre-ville. Pour les autorités, cette partie de la ville constitue en quelque sorte sa vitrine, son « miroir ». La modernisation de ses infrastructures commerciales aurait donc une portée symbolique particulière.
Le gouverneur intérimaire l’a d’ailleurs expliqué lors d’un récent point de presse organisé à l’occasion du bilan de sa première année à la tête de la province.
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Cette justification renvoie à une conception classique de l’aménagement urbain : transformer d’abord les espaces les plus visibles afin de produire un effet d’entraînement sur l’ensemble de la ville.
Mais cette stratégie comporte également un risque : celui de privilégier la vitrine au détriment des besoins moins visibles mais parfois plus urgents des quartiers périphériques.
Un projet urbain, mais aussi une séquence politique
Le calendrier et le contexte politique donnent au projet une autre dimension.
Le gouverneur intérimaire ne cache pas ses ambitions d’être confirmé à la tête de la province. Dans ce contexte, l’annonce et la mise en œuvre de travaux d’envergure peuvent naturellement être perçues comme un moyen de démontrer sa capacité à agir et à produire des résultats.
Il serait toutefois excessif d’affirmer que le projet répond uniquement à une logique électorale ou politique. La modernisation du marché peut parfaitement répondre à un besoin réel tout en présentant, parallèlement, un intérêt politique pour celui qui en porte la responsabilité.
C’est précisément cette double lecture qui mérite attention.
Pour un responsable politique, une infrastructure visible constitue un marqueur particulièrement puissant de l’action publique. Un marché moderne construit au cœur de Lubumbashi serait immédiatement identifiable par la population et pourrait devenir l’un des symboles du bilan de l’administration provinciale.
Dans cette perspective, servir la population et construire son capital politique ne sont pas nécessairement deux objectifs contradictoires. Les deux peuvent se rejoindre.
La véritable question devient alors celle de la méthode : l’infrastructure répond-elle d’abord à un besoin collectif clairement établi, avec des garanties suffisantes pour les commerçants, ou risque-t-elle d’être utilisée principalement comme vitrine d’une performance politique ?
Une contestation qui ne bloque pas encore la machine
Pour l’instant, malgré les protestations et les inquiétudes exprimées par certains vendeurs, le processus semble avancer.
Les réunions se multiplient au gouvernorat autour de la question de la délocalisation. Les discussions portent notamment sur les modalités permettant de déplacer les commerçants afin de libérer l’espace nécessaire au démarrage des travaux.
Le bras de fer n’a donc pas encore débouché sur un blocage du projet.
Mais la manière dont sera gérée cette phase pourrait être déterminante pour la suite. Une délocalisation imposée sans garanties claires pourrait renforcer la méfiance. À l’inverse, un mécanisme transparent permettant aux vendeurs de connaître leur futur emplacement, les conditions de leur retour et les règles d’attribution des espaces pourrait contribuer à apaiser les tensions.
Moderniser sans déplacer le problème
Le marché Mzee Laurent-Désiré Kabila est finalement confronté à un paradoxe.
Lubumbashi a besoin d’infrastructures modernes. Mais moderniser ne signifie pas simplement démolir l’existant pour construire plus grand et plus beau.
La véritable réussite du projet dépendra de plusieurs facteurs : la capacité à maintenir l’activité économique des vendeurs pendant la transition, la transparence dans la gestion des espaces du futur marché, le respect des engagements pris envers les commerçants, la disponibilité effective des financements et la capacité à achever les travaux dans des délais raisonnables.
Il faudra également éviter que la modernisation du centre-ville ne se fasse au détriment des autres quartiers, qui ont eux aussi besoin d’infrastructures commerciales, de parkings, de routes et d’équipements publics.
Le marché Mzee pourrait ainsi devenir bien plus qu’un simple chantier. Il pourrait constituer un test grandeur nature de la capacité des autorités provinciales à conduire une transformation urbaine en conciliant ambition politique, développement économique et préoccupations sociales.
À Lubumbashi, la question n’est donc plus seulement de savoir si le vieux marché doit être modernisé.
Elle est de savoir comment moderniser une ville sans fragiliser ceux qui la font vivre, et comment transformer une infrastructure sans transformer le projet en promesse de plus.
C’est sur cette équation que sera jugée, à terme, la véritable réussite du projet.

